Kouyoulé vivait chez un oncle, loin de son village natal et de sa famille. Entre les deux demeures, un énorme fleuve aux eaux peuplées d'animaux féroces rendait toute communication impossible.
Or, un jour, Kouyoulé apprit qu'un de ses parents venait de mourir : la coutume dagari l'obligeait àse rendre aux obsèques. Elle s'en alla donc toute seule vers le fleuve dans l'espoir insensé de le passer. « Je n'ai point de pirogue, se disait-elle, et je ne sais pas nager ». Elle s'assit sur la berge et pleura longuement.
Tout à coup, Yba, le caïman à la queue coupée, apparut devant elle à la surface de l'eau et lui dit : « Kouyoulé, petite Kouyoulé, comme je te plains ! Viens avec moi, je te transporterai jusqu'à l'autre rive, mais à la condition que tu te garderas bien de le raconter à qui que ce soit.

C'est là un secret invio- lable !» — « Je veux bien ! », dit la fille et elle promit de se taire. Elle s'assit sur le dos du caïman qui la déposa quelques instants plus tard sur la rive opposée. Mais le vieux crapaud Pantir, caché dans les feuilles mortes, avait tout entendu et, résolu de la perdre, se jeta sur ses traces. Kouyoulé s'en fut chez les siens qu'elle trouva sains et saufs car le messager avait menti. Ses parents étonnés la questionnèrent mais elle refusa obstinément de livrer son merveilleux secret. Longtemps, elle le porta en silence.
Mais le moment vint où il lui pesa si étrangement que, n'y pouvant plus tenir, elle le confia à sa meilleure amie, un jour qu'elle pilait du mil, seule, devant sa conces- sion. — « Tu n'en souffleras mot à personne ! », lui dit-elle. Mais elle n'aperçut pas, caché sous le mortier de cette amie, Pantir qui l'épiait.
Aussitôt qu'il eut surpris l'imprudente confidence, l'horrible batracien se mit à coasser de sa grosse voix à travers tout le village :
«Kouyoulé san sori Kouyoulé dour o tuora»
«Kouyoulé ma sori Kouyoulé dour o tuora»
«Kouyoulé kyénésori Kouyouléyiel kêîb zokma dourou»
(le père et la mère de Kouyoulé lui ont demandé de livrer le mystère de sa traversée : elle ne leur a rien dit et c'est à une amie qu'elle a dévoilé le secret du caïman à la queue coupée ») Kouyoulé essaya bien de rattrapper le vilain crapaud et de lui fermer la bouche. Mais elle ne le put. Tout le monde apprit la nouvelle... Le caïman l'apprit, lui aussi, attendit son retour pour l'interroger, puis il la dévora.

Conte dagari, région de Dissin.
